Broderies

La Serre, du 13 septembre au 13 octobre 2024 @Pablo Haddadou Anne Favier Bien avant d’être un espace d’exposition, La Serre de l’ancienne Ecole Régionale des Beaux-arts de Saint-Etienne fut un lieu d’enseignement artistique, du dessin en particulier, avec pour ambition de former, notamment « de jeunes décorateurs-dessinateurs, ou metteurs en carte pour l’industrie du…

La Serre, du 13 septembre au 13 octobre 2024

@Pablo Haddadou

Anne Favier

Bien avant d’être un espace d’exposition, La Serre de l’ancienne Ecole Régionale des Beaux-arts de Saint-Etienne fut un lieu d’enseignement artistique, du dessin en particulier, avec pour ambition de former, notamment « de jeunes décorateurs-dessinateurs, ou metteurs en carte pour l’industrie du ruban […] »1. L’on peut imaginer que les études « sur le motif » des végétaux cultivés dans La Serre se développaient également en dessins stylisés, à des fins ornementales.

Les recherches de Clarisse Léardi font écho à cette pratique des arts appliqués, indissociable au début du XXème siècle à Saint-Etienne, de l’ornementation manufacturière. Mais, ce sont à présent les archives tissées – des coupons de Jacquard, des broderies, des pièces de tapis anciens richement décorés – qui constituent la collection de motifs que l’artiste s’évertue
à retranscrire par les moyens du dessin au pastel ou de la peinture à l’huile. La proximité avec les arts décoratifs est affirmée à travers la réalisation in situ d’un polyptyque monté en paravent, tapissé de motifs floraux en gros plans, tramés en peinture.

Aujourd’hui, la tapisserie est particulièrement prisée par les artistes contemporains désireux de faire traduire en tentures, via ce médium ancestral, leurs œuvres préalablement synthétisées en cartons – en collaboration avec d’historiques manufactures comme les Gobelins, garantes de la perpétuation des savoir-faire tapissiers traditionnels. Ici, les modèles transposés par Clarisse Léardi sont en premier lieu les structures tissées. Telles des partitions ornementales, elle les réinterprète conformément à la technique lente du tissage, par enchevêtrement des touches de pastel ou de peinture. L’artiste rejoue leur confection entrelacée. Elle détaille méticuleusement l’organisation tramée des pièces de
tissus, l’agencement particulier de leurs motifs, l’intrication des fils… et compose, pour chaque toile ou dessin, un nouveau système graphique. Ainsi, le procédé ne se prête aucunement à la répétition et l’artiste ne se remet pas à l’ouvrage, « c’est pour cela que je ne m’ennuie jamais, souligne Clarisse Léardi. Ce n’est jamais la même structure du tissu. A chaque fois je réinvente un geste ».

La série Tapis, amorcée en 2023, compte une centaine de dessins au pastel sec. L’artiste opère par prélèvement, recadrant rigoureusement des petits pans des étendues tapissées. Chacun des fragments de tissu offre une structure entrecroisée singulière qu’il lui faut d’abord fouiller, décortiquer, « comprendre ». Ce travail patient de reprise, voire de reprisage pour filer la métaphore textile, relève du décodage préalable de chaque trame à motifs. Le passage au dessin s’apparente en suite à une opération de transcodage. Le métier Jacquard est d’ailleurs historiquement associé au codage informatique.
Cependant, Clarisse Léardi ne cherche pas à « mettre à plat » le schéma stylisé du coupon tissé : au-delà du déchiffrage de la cartographie abstraite, c’est bien la matérialité concrète des fragments tapissés qui l’intéresse, la singularité de leurs textures. Les qualités de la laine, épaisse, écrasée, effilochée, tuftée, élimée… les effets de la lumière sur les fils, la brillance satinée des velours, le velouté des fibres, les variations des couleurs entre surface et profondeur, transforment les rigoureuses structures géométriques des textiles en territoires organiques. Passée la séduction de la stylisation, ces petits panneaux ornés suscitent aussi des sensations tactiles (haptique selon la terminologie esthétique). Le petit format encourage une vision rapprochée : aller toucher des yeux, raviver l’expérience du toucher de ces textiles décoratifs. Le décorum est encore poussé à son comble avec un ensemble de drapés et de plis brodés, comme des paysages vallonnés, noués, torsadés, ourdis de hachures, dépeints à la manière baroque. Mais la chatoyante palette repose ici davantage sur les contrastes colorés que sur de forts écarts de densités, comme si les peintures étaient assourdies par le feuillage ajouré des grands palmiers présents dans La Serre dont elles redoublent les qualités ornementales. Motif archétypal, le drapé n’en finit pas de tourbillonner dans ses plis et replis infinis, de déformer les iconographies, de creuser les surfaces en profondeur, de permuter le haut et le bas… Surenchère esthétique, excès d’effets plastiques ? Clarisse Léardi évoque aussi une tentative de « saturation de l’œil ». Un comble pour ces illusions fragmentées à partir d’étoffes arrangées – comme en
mouvement sur la toile tendue du châssis – qui nous ramènent finalement à d’élémentaires questions de peinture : tissage du fond et de la forme, entrelacement des dessus et des dessous. Ou pour reprendre les mots de l’artiste : « c’est d’abord de l’ordre de la composition picturale. Ensuite, je brode ».


Anne Favier (ECLLA-UJM), septembre 2024

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