« Trois épis de blé immobiles me firent oublier le champ qui dansait »
1-3 mars 2026
Pierre Rochigneux
» Ma première phrase, je l’adresse aux dieux sourds et je pose les verbes savants racontant que j’ai tout compris. Ils ne me répondent pas. Mes autres phrases vous sont acquises et je me débats dans des essais de vérités ; n’est bon mensonge que celui que trop on écoute ; je tente d’être concise et précise et de vous plaire, racontant que je n’ai rien reconnu de ce que je croyais dominer. Me voici revenue. Voici.
Je suis déjà irritée des cent boutons et griffures que je devine sous ma peau, en attente. Ma peau, ma nécessaire surface. Irritée par toutes les formes que j’ai cru reconnaître et qui s’évanouissaient sitôt que je tentais de les nommer. Comme on regarde les nuages pendant un vent courtois. La surface est une image. Les surfaces, j’ai appris à les regarder puis à les reconnaître. Pour percevoir leur épaisseur, j’ai mes mains qui ont appris le dur le doux, le froid le chaud, le sec l’humide, tout ce jeu de sensations décrites ensuite par les mots appris, parfois par des cris de douleur. Mon regard ne va pas dans l’épaisseur, qu’y trouverait-il ? L’immense et le minuscule s’y épousent, les couleurs s’y fabriquent par la digestion de la lumière.
Je me rassure, même s’il arrive que ceci soit bien une pomme. Voire une pipe. Le détail s’y trouve. Le détail est minuscule, le diable s’y cacherait. Le détail est ce que je peine à posséder. Je le loupe, l’agrandis. Le détail est immense, le diable s’y perdra. Laissant alors la possibilité de l’observation de détails plus éloignés de ma prise en main, ici accessibles.
La création, par les dieux aveugles amusée, s’offre entière en images, se pose en mouvements. Une surface, sa tourmente. J’étais entrée, mise à sa rencontre et déjà les oui se bousculaient dans mes proches réponses. Oui je sais, oui j’aime, oui je connais ; il n’est intense mensonge que celui auquel je crois.
J’ai dit facile, j’ai même prononcé fastoche. Je me suis approchée. Je ne croque pas le pastel de ces pommes et je sais que ceci n’est pas une pipe. Je m’approche à distance, dimension cachée. Je suis l’endroit exact entre l’infiniment petit et l’infiniment grand. Le petit est posé devant moi et le grand derrière moi, simple. J’avance, je recule, je pourrais trouver dans cette poussière une galaxie, penser que la voie lactée est la larme d’un clown céleste. J’évolue doucement. Mon regard est possessif et ne s’y trompe pas, bel est le mensonge qui plaît.
Mon orgueil est tombé, j’ai prétexté la fatigue. Mon regard a fui. Je ne veux plus comprendre et je me suis lassée des paysages. M’ayant entendu, un détail intervient. Je m’approche, je ne veux pas lire ni reconnaître, je veux savoir, je veux aller aux évidences. Me sentant en approche, les détails se transforment. Ils s’arrondissent ou prennent du pointu ou d’autres couleurs, ils volent un faisceau de soleil artificiel ou pire, l’ombre d’un autre détail et se jouent de mes déséquilibres. Nous t’invitons, me murmurent-t-ils d’un grand accord d’échos. Nous sommes le labyrinthe que tu cherches. Je me suis perdue, enfin retrouvée. Je me méfie, m’approche pourtant, mon corps est mieux organisé que mes désirs. Le détail sourit aux éclats. « Qu’es-tu ? », puis-je prononcer sans attendre de réponse. Je me déplace et le détail voisin qui m’attendait se déforme allègrement et m’entraînerait si je ne plaçais pas mes mains contre le mur, paumes assurées ; le détail est cerné.
On m’observe, foule possible à mon dos suspendue. Je baisse le regard et je m’en vais. Quelques pas. Je me retourne, aussitôt je suppose des formes suspendues ; voix haute, mes mots les nomment. Je me dégoûte. J’étais proche d’une absence de vérités et me voici de nouveau humaine aux prétentions de posséder le monde. Voici l’humain, peut-on prétendre et le prononcer en latin, voici l’humain qui ne sait pas désapprendre. »





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